Le renouveau de la reliure d’art
Une œuvre à part entière
Au début du 20e siècle, la reliure d’art s’éloigne de la tradition. Elle devient un moyen d’expression artistique et une création à part entière. Grâce à des artistes issus d’autres domaines de création, comme les décorateurs Pierre Legrain (1888-1929) ou Jean Goulden (1878-1946), la pratique de la reliure se réinvente avec l’introduction de nouvelles techniques et de matériaux modernes. Ces savoir-faire permettent de renouveler le décor avec créativité.
Tableaux de Paris. Ouvrage collectif. Paris : Ed.Emile-Paul, frères, 1927. Bibliothèque Carnegie, Réserve CHG 101
Reliure de Jacques-Anthoine Legrain (1907-1970) : maroquin (peau de chèvre tannée), étoiles, filets et cercles dorés.
Le goût de Jacques-Anthoine Legrain pour les matériaux précieux tels que l’or et l’argent et pour la géométrisation des formes transparait dans les motifs de cercles, d’étoiles et de rayons dorés couvrant cette reliure.
Des motifs géométriques et abstraits
Se démarquant des compositions florales du début du 20e siècle, l’ornementation des reliures devient sobre et abstraite. Cela se traduit par l’emploi de lignes symétriques, points, cercles, spirales... Le titre et le nom de l’auteur sont intégrés à la décoration de la reliure grâce à la disposition originale des caractères.
Les Ballades françaises. Montagne. Forêt. Plaine. Mer. Texte Paul Fort (1872-1960), illustrations François-Louis Schmied (1873-1941) gravées et pressées par Pierre Bouchet. [Lyon] : Edité par Cercle Lyonnais du Livre, 1927. Bibliothèque Carnegie, Réserve Reliure MM 16
Reliure conçue par François-Louis Schmied et réalisée par Alix (1920-2006) : maroquin (peau de chèvre tannée), nacre, palladium (métal brillant), filets or.
Pour les Ballades françaises, François-Louis Schmied imagine un décor où la géométrie domine. Un jeu de lignes et de rectangles fins, aux matériaux luxueux et novateurs, prend place sur un fond orange.
L’inventivité des relieurs
La reliure connait un nouvel essor avec des commandes de mécènes. Pierre Legrain est chargé de relier des ouvrages du couturier et collectionneur Jacques Doucet (1853-1929). Sans expérience dans le domaine, il laisse libre cours à son imagination et fait preuve d’une grande inventivité dans ses maquettes. La reliure devient un terrain d’expérimentation. D’autres relieurs adoptent cet esprit et l’esthétique Art déco : Paul Bonet (1889-1971), Rose Adler (1890-1959) ou encore Henri Creuzevault (1905-1971).
Monsieur de Phocas : Astarté. Texte Jean Lorrain (1855-1906). Paris : G. et A. Mornay, 1922. Bibliothèque Carnegie, Réserve Reliure M 39
Reliure de Paul Bonet (1889-1971) : maroquin (peau de chèvre tannée), papier marbré, palladium (métal brillant) (vers 1930).
Paul Bonet part des lettres du titre pour créer sa composition qui couvre l’ensemble de la reliure. Ces lettres sont réalisées en oeser noir, un film thermo-adhésif principalement utilisé pour marquer les titres.
La richesse des matériaux
Parmi les innovations, on peut citer l’emploi de matériaux jusque-là inutilisés en reliure : laque, nacre, bois, cuirs exotiques ou colorés… Le recours à des alliages de métaux, à l’instar du palladium ou du nickel, produisent de nouveaux effets esthétiques.
Planches de salut. Texte Louis Marcoussis (1878-1941). Paris : Editions Jeanne Bucher, 1931. Bibliothèque Carnegie, Réserve Atlas 121
Reliure de Rose Adler (1890-1959) : fibres de bois, liège, palladium (métal brillant), veau et box (cuir de veau tanné au chrome) (1954).
Rose Adler utilise des matériaux originaux pour cette création notamment des fibres de bois et du liège. Le titre de l’ouvrage, composé de lettres en liège, prend part à la composition et à la décoration abstraite et géométrique.
De nouvelles techniques
Des techniques comme l’incrustation de pierres, l’intégration de plaques ou la mosaïque de cuirs colorés renouvellent les ornements des reliures. Jean Goulden, par exemple, explore les différents procédés de l’émail et réalise des plaques aux motifs stylisés dans cette matière pour des reliures. Ces méthodes correspondent à l’esthétique géométrique de l’Art déco.
Le Roman du lièvre. Texte Francis Jammes (1868-1938), illustrations Roger de La Fresnaye (1885-1925). Paris : Editions Emile-Paul Frères, 1929. Bibliothèque Carnegie, Réserve Reliure G 15
Reliure de Léon Gruel (1841-1923) avec une plaque d'émail de Jean Goulden (1878-1946), en maroquin (peau de chèvre tannée), ornée de filets.
La technique de l’émail champlevé consiste à aménager des alvéoles dans une plaque de métal (or, cuivre, argent) pour y couler la pâte d’émail. Elle conduit à simplifier le dessin et les formes.