Ayi

Vidéo numérique

Marine Ottogalli | Aël Théry

Ayi, une femme chinoise de cinquante ans, venue de l’Anhui, une province rurale de l’Est, travaille clandestinement depuis près de vingt ans dans une rue de Shanghai où elle propose des plats traditionnels aux clients de passage. D’emblée, le ton est donné: en ouvrant sur une belle poêlée de nouilles sautées aux légumes, cuisinée en pleine rue, le film semble nous dire : bon appétit ! Mais cette joyeuse introduction, qui rend hommage au caractère volontaire de la marchande ambulante, ne résiste pas au dévoilement progressif d’une réalité bien plus sombre, aux antipodes des images positives véhiculées par la nourriture, symbole de plaisir et de partage. Deux réalisatrices françaises sont aux côtés d’Ayi, dont l’une prépare une thèse sur la transmission des savoir-faire techniques dans une école de cuisine française à Shanghai. L’ambition scientifique du projet audiovisuel s’affiche dans les «cartons» liminaires et de fin, qui servent de repère pour le spectateur et facilitent son entrée dans un univers dont les règles sont opaques. Ce que l’on prenait pour un prénom, Ayi, est par exemple un mot riche de significations, à la fois expression familière à l’adresse des femmes, qui peut être traduit par «tante» et désignation d’une fonction ancillaire (femme de ménage, nourrice, etc.) Les Ayi viennent souvent de la campagne et ne disposent pas de la carte de résident (hukou), à la fois obligatoire et inaccessible, introduite par les autorités pour contrôler les migrations internes. Sans ce précieux sésame, elles sont considérées comme des sans-papiers, étrangères dans leur propre pays. La caméra accompagne la cuisinière des rues à travers un cheminement qui ressemble plus à un parcours d’obstacles qu’à l’exercice normal d’un commerce de bouche. À tout moment la police peut intervenir et saisir sa carriole. Il faut alors développer des stratégies pour fuir à la moindre alerte ou se soumettre à la corruption généralisée et payer pour avoir un semblant de tranquillité. Les jours de pluie, Ayi reste à la maison et raconte son histoire (elle n’a pas étudié car «ce n’est pas utile pour les filles») et celle de sa famille éparpillée. Se greffe sur son histoire personnelle celle du quartier où elle vit et exerce, un ancien quartier à l’architecture traditionnelle qui est en cours de rénovation et programmé pour devenir un centre commercial. Pour les habitants comme pour Ayi, le temps est compté. Demain ou après-demain, il va falloir partir et se reconvertir.

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